Compagnons perdus
Publié
Catégorie
Auteur
1
Luttant contre une mer houleuse et des vents violents, les deux personnages représentés dans ce remarquable tableau font vraisemblablement partie des « Huit Immortels » taoïstes du folklore chinois. Selon la légende, après avoir assisté à un banquet réunissant des divinités, les Huit Immortels décident de ne pas rentrer en bateau, mais plutôt de traverser en utilisant leurs propres pouvoirs surnaturels et leurs attributs magiques. Communément appelée « Huit Immortels traversant la mer » (八仙過海)", cette démonstration de puissance divine confirme leur importance dans la religion populaire et en fait des figures durables de culte et d’intercession.
Ce tableau, intitulé Deux immortels en mer, fait partie de la collection d’art chinois du ROM. Ici, la figure au second plan est probablement Lu Dongbin (呂洞賓), souvent représenté comme un érudit, tandis que celle au premier plan serait Zhong Liquan (鍾離權), considéré comme l’un des premiers enseignants et propagateurs des croyances taoïstes, ou Lan Caihe (藍采和), connu pour son pouvoir d’éloigner le mal et de guérir les malades grâce à sa corbeille de fleurs magiques.
Les ateliers sont nombreux à produire et à vendre des peintures représentant les « Huit Immortels » sous les dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1912). Outre leur qualité esthétique, les gens croyaient que les accrocher dans les foyers protégeait la famille et éloignait les mauvais esprits. Les divinités étaient également reproduites sur des céramiques, des laques et des textiles. Une jarre en porcelaine bleu et blanc et une jarre en porcelaine Fahua, toutes deux dans les collections du Musée, illustrent bien cette tendance.
2
Deux immortels en mer se distingue par la place qu’occupent les personnages dans la composition et par le vent soufflant de gauche à droite qui oriente le regard du spectateur. Dans la tradition de la peinture chinoise, les compositions de ce type étaient généralement destinées à être jumelées à d’autres peintures, leur juxtaposition contribuant à l’équilibre de l’ensemble narratif.
Lorsque deux Immortels sont représentés dans une même scène, la narration s’inscrit souvent l’une des deux dispositions de base. Dans un format de type A (disposition en miroir), les personnages sont représentés symétriquement à gauche et à droite, tournés vers l'intérieur. Dans le format de type B (scènes individuelles assorties par paires), les Immortels sont représentés en deux groupes de quatre, chacun dans un cadre distinct. La mise en scène du tableau du ROM, dans lequel les figures occupent une large part de la composition, laisse croire qu’il faisait probablement partie d’un ensemble de type A, c’est-à-dire qu’il était juxtaposé à trois autres œuvres afin d’atteindre à un équilibre visuel parfait.
Type A. Disposition en miroir
Type B. Scènes individuelles assorties par paires
3
Une peinture d’un ensemble narratif de quatre rouleaux dans la collection du musée du Palais à Pékin présente des ressemblances frappantes avec la peinture du ROM. Des détails, dont les rubans soulevés par le vent du chapeau du personnage au second plan, ainsi que la coiffure, le col et la gourde du personnage au premier plan, ressemblent beaucoup à ceux du tableau du ROM. Ces caractéristiques suggèrent que les artistes ont travaillé sur des dessins préparatoires ou des esquisses associés aux œuvres. La série du musée du Palace renforce l’idée que la peinture du ROM faisait à l’origine partie d’un ensemble de quatre panneaux.
4
Fait étonnant, une autre œuvre intitulée Deux Immortels et conservée dans la collection du musée du Palais pourrait fournir un indice important dans la recherche des pendants de la peinture du ROM. Dans cette œuvre, la mise en scène des personnages est très proche de celle du tableau du ROM, les figures occupant près de 90 % de la surface picturale. Les deux œuvres présentent également des ressemblances dans les traits du visage, notamment le rendu des yeux, la couleur des lèvres et les effets de dégradé de la barbe, dont les poils sont clairement définis. Les lignes anguleuses, le mouvement ample des vêtements et la représentation des vagues déferlantes sont autant d’éléments comparables dans les deux œuvres.
Malgré des différences mineures dans la facture, les ressemblances entre la peinture du ROM et celle du musée du Palais sont plus nettes qu’avec tout autre tableau connu des « Huit Immortels ». Ce qui suggère que les deux œuvres ont probablement été produites dans des ateliers observant des traditions étroitement liées.
Bien que les six autres compositions représentant des Immortels associées au tableau du ROM n’aient pas encore été retrouvées, la présente étude confirme l’idée que la peinture faisait à l’origine partie d’un ensemble de quatre panneaux. Les ressemblances entre les œuvres apparentées indiquent que les artistes travaillaient selon les mêmes traditions. L’accessibilité croissante aux collections muséales et privées du monde entier pourrait produire de nouvelles preuves liées à la réalisation des Deux immortels en mer, voire même la localisation de ses trois pendants. Une possibilité à la fois prometteuse et passionnante.
5
L’auteure de cet article a bénéficié du soutien financier du ministère de l’Éducation de Taïwan et des conseils de Wen-chien Cheng, conservatrice principale et titulaire de la chaire Louise Hawley Stone d’art de l’Asie de l’Est au ROM.